Rencontre avec le colonel de la base aérienne de Nancy-Ochey

6 novembre 2015

Nancy-Ochey – Les frappes aériennes françaises en Syrie ont commencé le 27 septembre dernier pour l’opération “Chammal”, du nom d’un vent du désert du nord-ouest, pour frapper Daech, coûtant à la France un million d’euros par jour et 700 personnels engagés. Nous ne sommes pas ici dans une guerre courte alors que le gouvernement français accroît les interventions sur le terrain : Mali, Syrie, Irak etc. Pourtant l’armée française n’a plus les moyens d’être partout. Les problèmes financiers touchent même les équipements des avions pour les pièces ! Il s’agit ici d’une guerre uniquement aérienne et personne ne semble s’attacher à la disproportion des moyens mis en œuvre et les résultats dans cette guerre à l’issue incertaine. L’armée française est à bout de souffle et le sous-financement met en danger les militaires en opération, reconnaissent certains militaires sous couvert d’anonymat.

Face à ce constat, nous interrogeons le commandant de la base aérienne 133 (BA 133) de Nancy-Ochey d’où partent les avions et personnels : le colonel Olivier Lapray.

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Pour le colonel Lapray, dans une guerre longue, il faut réfléchir autrement pour tenir.

Cinquante militaires en projection, c’est le maximum pour la BA133. Mais un renforcement des effectifs est-il malgré tout possible ?

Colonel Lapray : Cinquante, c’est le volume pour le dispositif Mirage 2000D de l’opération Chammal, mais il faut prendre en compte que c’est, au total et en permanence près de 150 aviateurs de la 3e Escadre de chasse qui sont engagés sur les deux théâtres irako-syrien d’une part et sahélien, d’autre part. A Ces chiffres, qui concernent les seules OPEX (opérations extérieures), il convient d’ajouter le personnel mobilisé en permanence ou d’alerte pour les autres missions permanentes de l’armée de l’air auxquelles nous contribuons. Au final, la BA 133 est déjà engagée au-delà des préconisations du “livre blanc pour la défense nationale”.

Ma vraie difficulté n’est cependant pas ce taux instantané d’effort, mais le fait de devoir le tenir dans la durée car, contrairement à un régiment, la 3e escadre de chasse s’auto-relève sur les deux théâtres. Cette situation est tendue pour les hommes et les femmes de Nancy, tout comme pour le matériel. A ce jour, les équipages font deux séjours en opération par an. Je ne vais pas dire que j’ai encore de la réserve pour un éventuel renforcement, loin de là, tant dans le volume d’appareils déployés que dans la durée de la projection, mais j’ai confiance en mes mécaniciens, officiers de renseignement, pilotes et navigateurs.

La mise à hauteur des équipements des avions expédiés relève-t-elle d’une forme de “cannibalisation” et la BA133 est-elle en mesure d’expédier d’autres machines en opération le cas échéant ?

Colonel Lapray : Il y a en effet un forme importante de “surmaintenance”, mais pas dans le sens que vous évoquez. Le parc de Mirage 2000D de la base aérienne de Nancy s’élève à une soixantaine de Mirage 2000D ; ces avions de combat ont été progressivement mis en service, tous sur Nancy, depuis 1993. Au fur et à mesure des livraisons, ils intégraient de nouvelles capacités opérationnelles leurs permettant de s’adapter à l’évolution des modes opérationnels, cela recouvre aussi bien la capacité à délivrer de nouveaux armements (comme le missile de croisière SCALP ou les bombes guidées laser et/ou GPS de dernières générations) que des moyens de communications conformes aux nouvelles normes OTAN (Liaison 16, cryptage et évasion de fréquences). Ils ne sont donc pas tous au même standard. Aujourd’hui, seuls 30% ont toutes les capacités opérationnelles pouvant répondre à tous les scénarios, l’objectif du programme de rénovation à mi-vie, le fameux “mid-life update”, est justement d’amener l’ensemble de la flotte à son plus haut niveau. C’est la première donnée du problème.

Des Lorrains de la base de Nancy-Ochey partent assurer des frappes en Irak et en Syrie. 

L’autre paramètre de l’équation est directement budgétaire : tout d’abord, la “Loi de programmation militaire”, finance 250h de vol par avion pour 180h de vol par équipage pour acquérir, maintenir et mettre en œuvre les compétences opérationnelles. Or ces heures de vol, plus de la moitié, sont en grand partie consacrées aux opérations ce qui n’en laisse que trop peu pour poursuivre l’entraînement dans les missions que nous ne remplissons pas actuellement en OPEX et pour la formation. Même si nos équipages complètent leur entraînement sur le simulateur que nous avons la chance d’avoir à Nancy, l’équation ne tombe pas juste. Le maintien en condition opérationnel des avions est verrouillé à 250 heures par an ; au-delà, l’avion est immobilisé.

Cette problématique n’est pas anodine puisque l’expérience nous montre que les théâtres ouverts ne ferment pas forcément rapidement. La formation des équipages qui nécessite 6 ans pour les mener jusqu’à la qualification de pilote ou navigateur de combat opérationnel est exigeante. Nous envoyons les avions avec les capacités suffisantes à chaque théâtre car les besoins sont différents en Irak et dans le Sahel, nous jouons sur les potentiels de chaque machine pour permettre à la fois l’entrainement et les opérations. Ce qui implique parfois que les pièces ayant le potentiel suffisant mais montées sur un avion immobilisé servent pour les autres. Pour les équipages, je vous l’ai dit, nous faisons appel à la simulation pour tous les entrainements ne nécessitant pas d’être réellement en vol et nous adaptons le turn-over des équipages, donc des projections moins longues, pour permettre l’entrainement des plus jeunes et conserver les autres compétences. Ceci car la guerre de demain ne sera pas celle d’aujourd’hui tout comme l’Afghanistan n’était pas le Kosovo et les opérations que nous appuyons en Afrique ne sont pas les mêmes qu’en Irak ou en Syrie.

Cela tient pour le moment, mais génère une suractivité dangereuse. Et en qualité de commandant de base, j’ai, et c’est tout aussi important, la responsabilité de la condition du personnel. Les aviateurs (hommes et femmes) ont aussi besoin de passer du temps en famille : pour être opérationnel, il faut avoir une vie personnelle équilibrée et une forte hygiène de vie.

L'entrée de la base 133

Entrée de la base aérienne de Nancy-Ochey d’où partent les équipages et les personnels qui viennent combattre en Irak et en Syrie.

De votre point de vue, l’effet ciseaux entre moyens financiers et augmentation des missions permet-il de poursuivre une présence et un appui français dans le long terme en Irak/Syrie puisque le ministère de la Défense pointe lui-même que l’on est ici dans une opération longue ?

Colonel Lapray : La réponse à cette question relève plus des choix du gouvernement, auquel les armées obéissent, que d’une analyse personnelle. La sécurité de la nation ne se marchande pas. L’armée de l’air et la BA 133 ont une équation à résoudre, les gouvernements successifs ont aussi la leur. Nous avons nos moyens et nous devons faire ce que la Nation attend de nous et de la meilleure façon. C’est avec cette approche que nous cherchons à faire “autrement”, en innovant et en dégageant des solutions originales. Aujourd’hui, des entreprises pourraient chercher à s’installer sur la base aérienne 133 permettant ainsi de valoriser nos infrastructures et de bénéficier de certaines facilités ou de partager des coûts.

Aujourd’hui, grâce à l’armée de l’air, la France a les capacités pour agir en premier et de façon autonome, les Mirage 2000D de la 3e escadre de chasse de Nancy l’ont démontré en Lybie ou au Mali. La guerre contre le terrorisme pourra être longue, nous en sommes conscients, mais n’oublions pas non plus que si la France n’a pas connue de guerre sur le territoire métropolitain depuis trois générations, elle est engagée presque en permanence depuis plus de 30 ans hors de ses frontières. Et pour la BA 133, depuis le Kosovo et la Bosnie, nous n’avons connu qu’un seul trimestre sans mission de guerre en vingt années. Cette question n’est donc pas nouvelle. Il y a, aujourd’hui, certes, un effet ciseaux, c’est indéniable, et nous mettons tout en œuvre pour le supporter. Je reste néanmoins confiant en la clairvoyance de nos chefs et en la prise de conscience et l’engagement de la communauté internationale dans la lutte contre le terrorisme. Cette crise est globale, sa solution l’est aussi.

Jean-Pierre Cour

 

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